Dans ma liste de lecture, le matin quand je me mets au boulot, il y a l’émission de l’émouvant Pierre-Yves Rougeyron sur Omerta, que j’aime suivre, souvent en décalage (le podcast étant en direct). Et ce jour, c’était le philosophe et philologue Olivier Battistini qui était l’invité, revenant sur le film de Nolan (j’ai par ailleurs commenté sa vidéo/critique à l’époque sur Youtube – Zakraken c’est moi) et encourageant tout au long de l’émission à revenir à l’héritage grec et à moindre mesure latin (personnellement je rejette totalement le legs romain). Je ne reviendrai pas sur sa critique de l’Odyssée, il persiste et signe, et c’est tout à fait son droit, et je ne referai pas mon argumentation en contre (dont la conclusion consiste à dire que les récits mythologiques ne sont pas qu’une suite de faits, ne peuvent justifier qu’il soit possible de prétendre en avoir saisi la finale signification, la clé de décryptage échappant aux plus érudits car le texte étant de nature à minima alchimique, ou stéganographique). Je continue de trouver le film excellent, car même si ça n’est au final qu’une Hollywooderie de plus, le métrage a le mérite d’introduire ce fameux héritage hellénique à des publics très éloignés. Personnellement, je sais qu’Ulysse 31 aura été la porte d’entrée de ma passion, le moment de la théodicée où je vois la petite lumière qui me ramène à la maison. Critiquer Ulysse 31 semblerait abscons alors que les libertés avec les récits mythiques sont permanents, souvent pour la noble raison de créer une intrigue spécifique. Par exemple, dans le DA la magicienne Circé devient une infomaniaque fantasmant sur un Ulysse qui, a défaut d’être son émule, serait une sorte d’âme sœur. C’est d’ailleurs troublant de mettre en scène à la fin de l’épisode le trouble du bon père de famille qu’est Ulysse dans la série, conscient que la femme qu’il n’a fait que croiser était un être ô combien particulier, résonnant avec ses propres (et mystérieuses) attentes.
À la fin de l’émission de PYR, M. Battistini aborde la notion d’Agôn, ce qui a motivé l’écriture de ce billet, interrompant la mise en couleur de ma page en cours (avec mes chers phéniciens). Je confesse (mais j’ai déjà sûrement dû évoquer cette information) que j’ai été énormément inspiré par les deux livres d’un de mes auteurs de chevet favori (mort cette année), Dan Simmons, Ilium et Olympos. J’ai lu les deux ouvrages entre 2010 et 2012, et j’avais été marqué par la définition de l’Agôn qui en était donné, soit la valeur d’un individu. Après, je dois avouer que ce n’est que ce que j’en ai retenu, peut-être que j’opère une modification du propos de l’auteur, mais mon esprit annotant certaines choses qui peuvent être utiles au niveau créatif, c’est ainsi que je l’avais inscrit dans l’imposant symposium qu’est devenu ma mémoire.
À l’évidence, celui qui a relancé le projet en 2020 et celui qui est en train d’achever le second volume en 2026 (je vise la fin du printemps 2027), ne sont plus les mêmes. J’ai énormément travaillé, j’ai passé du temps à faire des recherches, j’ai aussi beaucoup évolué dans mon éthos, en bref la discipline permanente qui me caractérise fait que tous les choix du passé sont toujours pour moi un moment d’introspection m’invitant à vérifier leur validité. Ce matin, PYR s’est avancé à vouloir définir la volonté liminaire de la pensée grecque (il se perd un peu, comme son invité, dans une idée très romanesque d’une Europe qui sera encore longtemps le reliquat d’un fantasme mal digéré), mais personnellement je la définirai comme l’exercice de la raison dans la quête d’une vérité ne supportant aucune hypocrisie ni travestissement. En cela, la maîtrise du langage, l’articulation des mots, leur usage, ne permettent aucune fallacité. C’est pour ça que j’ai pris le temps de me pencher sur le terme que j’avais hardiment repris au regretté Dan Simmons. Pas que je doute de ce génial auteur (n’en déplaise aux bobos du dimanche qui dissertent sur la valeur de son œuvre – allez écrire au moins un bouquin du niveau d’Hypérion – vision un peu plus grandiose du non-sensique Terminator tant adulé – ou quand l’œuf envoie la poule dans le passé afin qu’elle le ponde – mais d’où vient l’œuf, James ? Oui, j’ai achevé cette interminable parenthèse) mais histoire de faire ce que je fais à présent de manière systématique, soit aller m’informer, avec méticulosité, sur le lexique grec qui reste profondément alchimique (à l’instar du français, idiome qui est son digne héritier).
Littéralement, impossible de retrouver le sens clair que Dan Simmons lui donne, j’en ai personnellement retenu ce qui désigne la « valeur » d’un individu. Sur Wikipédia, il est dit que ce terme désigne « toute forme de compétition ». Ce qui pourrait se rapprocher de ce qui, dans mon récit, est désigné comme l’aristeia (ou aristeya), sauf que mon terme induit également l’idée d’une ordalie (jugement divin), soit que de l’expérience découle une alétheia (une vérité, voix divine quand elle n’est pas travestie par l’homme, faisant d’elle une hypocrisie) qui révèle l’Agôn (donc la valeur, héritage de Dan Simmons peut-être corrompu par mauvaise mémoire ou mauvaise compréhension). Mais, alors que j’en étais à considérer la possibilité de corriger le terme (eh ! je n’en suis qu’au début et je n’ai pas vraiment commencé ma phase de médiatisation/commercialisation), j’ai été rassuré par la définition de l’Encyclopédie Universalis (que Maman avait commandé quand j’étais enfant) :
Le mot agôn (ou agon) vient du grec ancien ἀγών (agôn), dérivé du verbe ἄγω (agô), qui signifie « mener, pousser, conduire ».
Donc, l’agôn peut être le nom de ce qui pousse, qui mène, qui conduit… soit, si ce n’est la valeur d’un individu, la motivation, l’intention profonde qui l’anime. En cela, sa valeur, effectivement, s’en trouve révélée, la valeur étant en soi un concept très relatif. Ce qui vaut pour quelqu’un ne vaut rien pour un autre – c’est donc bien une question, comme toujours, de positionnement moral.
Ouf… Ne rigolez pas, j’ai pris le temps de relire ce que j’ai notamment indiqué à l’entrée « Agôn » dans le 1er volume collector, ça m’aura fait bien ch… de devoir tout réimprimer ! L’Agôn dans les CdO reste donc l’Agôn, la « valeur » d’un individu. Encore à présent, je considère que ce n’est que dans l’épreuve que la vérité de ce nous sommes se révèle. Personnellement, quand je réalise quelque chose qui a suscité de sortir de ma zone de confort et qui m’a demandé de faire preuve de courage ou de détermination, j’ai l’habitude de dire, comme le fait Amphitryon dans le volume 2 : « C’est mon aristeia ».
Mais l’Agôn n’est pas chose constante, c’est pour ça qu’il ne faut jamais se penser « arrivé » sur le chemin de vie qui est, intrinsèquement, l’aristeia de chacun d’entre nous.



